dimanche 15 janvier 2017

Le dehors de toute chose

Alain Damasio
architecturé par Benjamin Mayet
éd. La Volte
6.00 €

Attention ! Objet littéraire hybride extrêmement stimulant !

En ces temps où la pensée est rendue inaudible par le bruit médiatique, ce petit ouvrage souffle un salutaire esprit libertaire, auquel, même si l'on n'y adhère pas, on ne peut rester indifférent. 70 pages que plusieurs lectures ne sauront épuiser, et que l'on a immédiatement envie de faire lire autour de soi, tant est précieux ce qui peut relancer et nourrir l'esprit de résistance.

Composé en deux parties, le livre s'ouvre sur un monologue dont tout, à l'exception d'« une dizaine de conjonctions et de quelques pronoms » est extrait de La zone du dehors, roman d'anticipation à forte charge politique écrit il y a près de vingt-cinq ans par Alain Damasio et qui dénonçait les sociétés de contrôle de nos pseudo-démocraties.

On est pourtant comme devant un texte nouveau puisque ces extraits ont été choisis, montés, samplés par Benjamin Mayet qui leur a donné vie sur scène avec la Compagnie Je pars à Zart. Le jeune comédien et performer, se ré-appropriant les écrits de son aîné, en a extrait ce qui résonnait le plus fort avec notre époque et avec « une parole qu'il sentait en lui sans pouvoir la nommer ».

A la lecture, ce montage percutant joue encore pleinement son rôle d'invitation à une insurrection des consciences, appelant chacun à une « quête de puissance intime », à une « rébellion de chaque instant, contre nous-même et en nous-même, contre le confort, les habitudes, le consensus qui nous mène ». Car, postule-t-il avec Descartes, il s'agit moins de changer l'ordre du monde que ses propres désirs.

La seconde partie de l'ouvrage est de la « plume » de Damasio cette fois (quoi qu'il place davantage son écriture du côté du « pied-de-biche » - « écrire, c'est tenter de desceller la plaque de la phrase, de sorte qu'un peu d'espace, subitement, y pénètre et l'évaste »).

Revenant sur La Zone du dehors, roman visionnaire à plus d'un titre, il constate pourtant qu'il n'a pas su y anticiper (un comble !) la forme que prendrait le contrôle dans nos sociétés, avec l'avènement de la technologie digitale, l'emprise des réseaux, de « l'interconnexion arachnéenne » : une société où l'on se fabrique des « technococons emmaillotés de fibres optiques qui pendent comme des sacs de chenille aux branches du capital – et qu'aucun printemps n'arrive pour l'instant à déchirer ».  
Il déplore d'autant plus ce système de contrôle que c'est par le bas, analyse-t-il, qu'il se fabrique : "le peuple se posant et se vivant comme libre" appelle de ses vœux et participe au quotidien à ce système. "L'action politique, lente et incertaine, l'envie de militer pour changer la société dans laquelle on vit pèse au final moins que 50 cm2 de surface tactile ouverte sur un réseau immense. Le monde peut continuer à rester ce qu'il est tant que je peux gérer au quotidien mon monde, tant qu'on me laisse manipuler le tamagochi des choix minuscules qui singent ma liberté."

Réflexion philosophique et politique, ce livre nous donne de l'air, tout simplement. "On en manque aujourd'hui. Parce qu'on croit que l'air vient seulement du dehors, qu'il suffit d'aller en chercher le vent, de sortir de la matrice par une porte dérobée. Le secret pourtant est simple : l'air ne se trouve pas : il se crée."


Cet auteur trop rare serait en pleine rédaction de son troisième roman, après La zone du dehors et La Horde du contrevent : c'est peu dire que nous l'attendons avec impatience !

Claire

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